Étrange coïncidence. Y a deux jours, alors que je terminais ce (très) court texte : des souvenirs – rares et parcellaires – de ma mère rapport à la colonie, sa vie durant la colonie – elle qui n’en avait connu que la fin, de 1954 à 1962 – publiant donc ce (très) court texte, je découvre ce papier du Monde [1] qui revient sur les tortures orchestrées par l’armée française et plus particulièrement les viols commis lors de la guerre d’Algérie. Viols qui ne relevaient ni de bavures ni d’écarts des soldats, mais d’une stratégie rigoureusement élaborée, méthodiquement appliquée. Les témoignages à ce sujet se font rares. Seules deux femmes – moudjahidates [2] – ont eu le courage (le mot est faible) de témoigner, elles s’appellent Louisette Ighilahriz et Baya Laribi.

Parce que le témoignages à ce sujet ne sont pas nombreux, les victimes se trouvant doublement victimes, l’horreur subie et l’incapacité d’en témoigner, réification des corps des femmes, des propriétés, et encore quand on « viole une propriété » on la regarde encore, cette propriété, pas comme le mépris que subissent ces femmes si elles en viennent à témoigner des viols subis. Réification, chosification, légitimée par les lois des états en Algérie, en France [3] comme ailleurs. Et moi de mon côté, rapport au (très) court texte publié hier, je me demande bien pourquoi, parmi les histoires racontées par ma mère, je n’ai sorti que celle avec le morceau de sucre. C’est qu’au départ, tapotant le clavier, je voulais même pas parler de ma mère et de son rapport à la colonie, c’est venu comme ça, d’un coup, j’ai laissé les mains glisser sur le clavier, mais pourquoi ne pas avoir évoqué l’histoire de ma tante ?

ملوكة [M’louka] qu’elle s’appelle, ma mère m’a ayant dit que cette dernière, née bien avant elle, avait été mariée à l’âge de 14 ans par peur qu’elle ne constitue une cible de choix. On l’a donnée alors, qu’elle soit la propriété d’un autre, à peu près choisi, et pour longtemps plutôt qu’elle ne soit considérée comme n’appartenant à personne… une propriété à prendre.

Pourquoi ne pas avoir évoqué l’histoire de leur voisine, une gamine comme elle, parce que noire – donc peu susceptible d’être la cible de viols, selon ma mère [4]– on la laissait traîner devant la maison pour dissuader les occupants armés qui débarquaient, ces derniers (toujours selon ma mère) ayant un goût prononcé pour les femmes (et les – jeunes- filles) non-noires [5].

Pourquoi donc avoir choisi (inconsciemment ou non, on choisit) de raconter l’histoire du morceau ou du carré de sucre et non une autre ? pas l’une de ces dernières – ou tant d’autres –, mû par le tabou ?


Posted by:Ahmed Slama

Ahmed Slama est écrivain (Remembrances, 2017 ; Orance, 2018) et développe une activité de critique offensive, par des textes et des vidéos, qu'il diffuse principalement sur le site litteralutte.com. A publié, entre autres, Marche-Fontière aux éditions Les presses du réel, collection Al Dante, à commander pour soutenir l'auteur, sa chaîne et le site Littéralutte. À lire la revue de presse de Marche-Frontière.

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