Tapez « fable des casseurs de pierre » sur votre moteur de recherche préféré, vous en verrez des sites et des pages qui vous raconteront l’histoire d’un gars qui marchant vers la cathédrale de Chartres, alors en construction, croisera trois casseurs de pierre, comme si le gars il n’avait rien d’autre à foutre qu’à emmerder ces ouvriers – ou se foutre de leur gueule – il demande à chacun de ces trois ouvriers ce qu’ils sont en train de faire, alors le premier, il dit comme ça : « je me casse le dos, les bras, le corps à casser ces putains de cailloux.. », le deuxième : « oui, je casse des pierres, c’est pénible, c’est chiant, mais bon, c’est pour gagner ma croûte, de quoi me faire à bouffer à moi et à ma famille », quant dernier il répond dans un sourire radieux « je construis une cathédrale ! »… On ne peut pas faire plus rasoir, plus con, et surtout plus réac’, le fameux sacrifice de soi pour une cause soi-disant plus grande !

Bref, pas étonnant que la plupart des sites qui rapportent cette fable soient essentiellement des sites consacrés au développement personnel, au management et autres conneries de ce genre… n’ayant pas d’affinité particulière avec ce type de sites, cette fable je l’ai rencontrée par l’entremise de… Joseph Potnhus, c’est dans les toutes premières pages de À la ligne. Feuillet d’usine… et à mon grand étonnement, il attribuait cette fable à Paul Claudel, alors je sais très bien que les œuvres et l’écriture de Claudel ce ne sont pas les productions les plus émancipatrices que l’on connaisse dans le monde, que le mec ait pourri l’existence de sa sœur Camille Claudel… mais tout de même, le propos de cette fable me semblait trop fade, trop convenu pour que ça soit du Claudel… on a rectifié Ponthus, c’était sur le plateau de l’émission « littéraire », La grande librairie, l’(ex-)animateur, imputant cette fable à Charles Péguy, et en y regardant dans les sites qui rapportaient cette fable, en effet, beaucoup d’entre eux l’attribuaient à Péguy, d’une certaine manière ça faisait sens, si on procède par mots-clés : marche, cathédrale, Chartres, morale → Péguy. De la même manière que pour Claudel, Péguy aussi était un sacré connard, mais bon, tout ça me semblait un peu trop mou du genou pour que ça soit du Péguy…

À partir de là, j’ai commencé mes recherches… et Claudel et Charles Péguy, télécharger les bibliographies, les parcourir, le fameux ctrl + f… multipliant les combinaisons ; pierre, cailloux, casseur, ouvrier…etc. Emprunter aux diverses bibliothèques universitaires les éditions de la Pléiade consacrées à l’un et l’autre… Rien. Niet. Nada. Walou.

Autre point qui m’a intrigué, aucune référence sérieuse – entendre académique ou universitaire – ne faisait mention de cette « fable des casseurs de pierre » et aucune trace chez un aucun spécialiste de Claudel ou de Péguy ; à partir de là, changement de procédé, ce n’est pas la fable qu’il fallait tenter de trouver, mais bien plutôt la première occurrence de cette fable, je reprends au début, j’en reviens à la lecture des sites de managements et de développement personnel ; un en particulier, celui d’un psychanalyste (cette fois), le seul qui a l’obligeance de citer sa source : Cyrulnik, Boris Cyrulnik. Retour au moteur de recherche, fable des casseurs de pierre + Cyrulink → je tombe sur une interview de ce clown de première dans… psychologie.com [https://www.psychologies.com/Moi/Se-connaitre/Bonheur/Articles-et-Dossiers/Donner-du-sens-a-sa-vie/Sans-les-autres-il-n-y-a-pas-de-sens] ou le mec dit : « Je raconte souvent cette fable que j’attribue à Charles Péguy, sans en être sûr. Péguy (ou un autre !) ». La voilà, la source de notre citation tronquée… ou comment un charabia, soi-disant psychanalytique, vient légitimer le travail, le management, et on injecte à tout ça la valeur du canon littéraire, la référence à un poète tel que Péguy – si on m’avait dit un jour que j’en serai arrivé à défendre Péguy…

Ça me fait penser à la manière dont Ève Chiapello et Luc Boltanski font de cette « littérature de management destinée aux cadres »1 un élément décisif dans la constitution de ce qu’ils nomment le nouvel esprit du capitalisme bien qu’il y ait beaucoup à redire sur cet ouvrage qui reste tout de même sur une analyse tronquée du capitalisme et de son nouvel esprit. Littérature managériale dont l’un des discours récurrents est la sublimation du travail, sublimation qui s’opère dans la fable par l’entremise du troisième casseur de pierre. La réponse de ce dernier constituant une morale implicite, renvoyant au fait que ce n’est pas le travail ou la tâche qui est pénible ou difficile à effectuer et que c’est bien l’état d’esprit du travailleur qui est prépondérant vis-à-vis de la pénibilité ou la dureté (ou non) de tel ou tel travail. Le vers suivant qui opère le parallèle entre cette fable et la situation du sujet énonciateur, « Puissent mes crevettes et mes poissons être mes pierres »2, est à mettre en lien avec la strophe qui précède la fable, strophe se rapportant à la question de l’écriture3. Ainsi le travail, et plus particulièrement le travail effectué par le sujet énonciateur n’est considéré de manière positive que dans la mesure où il débouche sur l’écriture, le travail en lui-même (triage de crevettes et de poissons, donc) représentant des pierres permettant la construction d’une « cathédrale » ; à savoir le texte – on sait que depuis Marcel Proust, voire Chateaubriand, le parallèle entre l’œuvre littéraire et la cathédrale fait figure de poncif.

1Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 2005 [1999], p.93.

2Joseph Ponthus, À la ligne. Feuillets d’usine, Gallimard, 2019,, p.15.

3 « Au fil des heures et des jours le besoin d’écrire s’incruste tenace comme ne arête dans la gorge / Non la glauque de l’usine /, Mais sa paradoxale beauté » Ibid, p.14.

Posted by:Ahmed Slama

Ahmed Slama est écrivain (Remembrances, 2017 ; Orance, 2018) et développe une activité de critique offensive, par des textes et des vidéos, qu'il diffuse principalement sur le site litteralutte.com. A publié, entre autres, Marche-Fontière aux éditions Les presses du réel, collection Al Dante, à commander pour soutenir l'auteur, sa chaîne et le site Littéralutte. À lire la revue de presse de Marche-Frontière.

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