Chair à travailNe travaillez jamais, il essaye, il aimerait ne jamais travailler. Mais faut bouffer, pas vrai ? À défaut de ne pas travailler, d’y être forcé, il veut penser le travail, sa centralité dans notre société, et puis il triche, sabote. Une fiction en (dé)composition.



— … où est-ce que tu vis maintenant ?

— C’est la seule question qui te vient à l’esprit après tout ça ?

— Bah quoi, c’est sympa non ? Je m’inquiète pour toi c’est tout…

— moi, j’imaginais que ça prêterait à débat… y a plein de trucs intéressant là-dedans, non ?

— comment ça ?

— dans l’histoire avec Naïm, j’veux dire… en termes de classe, de race, de positionnement politique, et même rapport au travail…

— Oui, oui, mais… comment te dire ça ? en termes de convention sociale, elle est dans le vrai…

— je comprends pas…

— par rapport à la situation difficile que tu viens de traverser, elle veut d’abord savoir si tu vas bien.

— Vous le savez, que j’ai vécu bien pire… ça c’est…

— oui, mais sortir comme ça de chez soi du jour au lendemain, c’est pas évident, surtout que t’as pas de famille dans le coin… et qu’en plus tu ne nous a même pas appelés pour te loger… du coup elle et on s’inquiètent simplement pour toi, c’est gentil non ?

— Oui, oui…

— par contre tu ne réponds toujours pas à la question…

— quelle question ?

— TU VIS OÙ PUTAIN ?!

— Ah j’ai pris une chambre dans un p’tit hôtel à Aubervilliers…

— T’as les moyens pour ça ?

— Oh c’est un p’tit truc de rien du tout, je loue la chambre à 120 balles la semaine, j’ai marchandé avec le proprio’, il est kabyle, il me fait la semaine à 100…

— c’est quand même pas cher du tout, c’est salubre au moins ?

— Si on veut… c’est juste en attendant, du dépannage quoi…

— C’est dans quel coin d’Aubervilliers ?

— tout en haut, tu sais la frontière avec Saint-Denis, tu sais pas loin de l’immense LIDL qu’ils ont ouvert…

— En face d’une école… attends comme elle s’appelle… je crois que c’était Frida Kahlo…

— Oui, c’est ça !

— Mais c’est un hôtel de passes !

— … pour ça que toute la nuit j’entends des gens aller et venir… et qu’il y a des gars bizarre la nuit…

— tu peux pas habiter là, tu dors chez moi ce soir…

— non, non, ça va, je viens juste de me poser, je commence à trouver mon rythme…

— ça doit être infesté de rats en plus !

— j’pense pas, des souris peut-être… j’entends des grattements…

— mais c’est pas possible, faites quelque chose !

— ça va, de toute manière je vais pas tarder à trouver une coloc’… parlons de Naïm, c’est quand même fascinant son cas, non ?

— Oui, oui, tu n’en avais jamais vraiment parlé avant…

— normal, c’est juste durant ce mois qu’il a commencé à me raconter son histoire…

— il fallait qu’il se sente à l’aise… oui, le truc le plus intéressant je trouve, c’est le changement de position, de bourgeois marocain en France à prolétaire… tout en continuant à vivre en tant que bourgeois et se vivre comme bourgeois…

— par contre moi ce qui m’intrigue c’est son histoire avec l’ENS… tu crois que c’est vrai ?

— Comment ça ?

— Tu penses vraiment qu’il a fait l’ENS, moi ça paraît louche…

— ah bon ?

— Alors je vais pas verser dans le mépris hein… mais pour quelqu’un qui a fait l’ENS je trouve qu’en termes de réflexion et de références ça allait pas très loin…

— oui, je suis d’accord…

— je pense pas qu’il racontait des craques…

— comment tu peux en être sûr ?

— Laisse-moi terminer, en l’écoutant nuit après nuit, j’ai pas relevé de contradictions… et je peux te dire que Naïm, c’est pas le genre à te raconter sa vie de façon linéaire, hein, le mec il se répète tout le temps, te raconte la même 5, 6 fois d’une nuit sur l’autre… et quand t’inventes, forcément à un moment ou un autre, tu te trahis… si en rajoutes à ça qu’il buvait comme un trou à chaque fois… c’est pour ça que je pense pas…

— peut-être qu’il était convaincu de ses propres mensonges…

— oui, c’est possible, après moi je vais pas faire une enquête, hein… si t’as le temps, vas-y je t’en prie… je te donne son nom de famille, sa date de naissance te vas-y fais toi plaiz’ !

— du coup comment tu l’expliques toi le décalage ?

— quel décalage ?

— bah le mec il a fait l’ENS, science po’ quand même ! Et qu’il regarder et écoute BFM, CNEWS et qu’il parle et pense surtout comme un pilier de bar…

— ah ça… j’émettrai deux hypothèses, la première c’est que tu portes en trop haute estime l’ENS, si les diplômes donnaient une idée sur l’intelligence et la finesse de telle ou telle personne ça se saurait…

— oui, mais quand même….

— j’ai pas encore fini, mais je te réponds quand même… Laurent Wauquiez, il est pas agrégé d’histoire ? je peux t’en donner pleins des exemples comme ça… est-ce que ça les empêche pour autant de tenir des dignes d’un pilier de comptoir ?

— Mais c’est rien que des discours, c’est rien que du populisme… de l’électoralisme si tu préfères…

— ok, c’est ton interprétation, que je trouve bien naïve au demeurant, mais laisse-moi te donner ma seconde hypothèse…

— vas-y, je suis toute ouïe…

— je pense que le fait qu’il ait complètement lâché ses études, qu’il a tout fait pour oublier ce qui pour lui constituait un échec, bah forcément il a pris beaucoup, beaucoup de recul par rapport à ses études… vu que ces études ça représentait un trauma et ça tu ne le contesteras pas… il a tout refoulé… attends, attends j’ai pas terminé, et tu rajoutes à ça la dépression, parce que je te rappelle que le mec, il sortait de chez lui que pour aller bosser, ensuite il s’enfermait, se torchait la gueule… tu additionnes le tout et t’as quoi ? Un pilier de bar…

— ça se tient, j’avoue… mais je sais pas, tu m’enlèveras de la tête que ces quand même bizarre pour un mec bac + 5 en science po’, et que le mec pour qu’il puisse s’inscrire en master à l’ENS, il a fallu qu’il ait quand même une grosse, grosse moyenne en licence…

— non, non je te suis pas, son explication à lui, je la trouve plus cohérente… p’tet que c’est le fait que tu sois dans l’enseignement depuis maintenant un an qui fait que tu donnes autant d’importance aux notes… mais je pense vraiment que ce qu’a raconté Naïm c’est vrai, alors certes, moi, je le connais pas et je l’ai jamais vu de ma vie qui plus est… mais le fait qu’il vrille comme ça après qu’il ait raconté son histoire, c’est pas un anodin…

— ah bon tu sais pourquoi il a vrillé, toi ?

— Ça m’intéresse de le savoir, comme ça, je saurai quoi faire pour que ça m’arrive pas ?

— Ah bon, t’as pas compris ce qui lui a fait péter les plombs, toi ?

— Bah à mon avis, c’est qu’il se sentait en insécurité, y avait rien qui lui permettait d’accepter sa situation, ni aide psychologique, ni formation politique ou philosophique…

— à mon avis, c’est qu’à partir du moment où il t’a raconté son histoire, tu n’étais plus un observateur neutre pour lui… avant qu’il te raconte comment et pourquoi il est parti de GSF, il pouvait tranquillement refouler cet épisode, ne pas y penser, mais à partir du moment où toi tu savais l’histoire, dès qu’il te voyait, il se disait, lui, il la connaît mon histoire, et du coup il y repensait, il ne pouvait plus refouler faire comme si de rien, tu étais assimilé à cet épisode douloureux, pour ça qu’il a voulu te casser la gueule, je dirais même plus qu’au fond, et c’est ça mon hypothèse, c’est qu’il voulait pas te faire de mal ou te blesser…

— facile à dire, tu l’as pas vu complètement toi, à deux heures du mat’ complètement bourré avec sa batte de baseball en main…

— attention, je dis pas que t’étais pas en danger, je formule juste un hypothèse, hein… on est d’accord ? Donc pour moi, inconsciemment ce qu’il cherchait surtout à faire, c’est casser la coloc’, que tu partes…

— tu crois ?

— c’est mon hypothèse en tout cas…

— et pourquoi ?

— mais t’as pas pigé, c’est évident, il vient de te l’expliquer ! C’est qu’à partir du moment où tu connaissais son histoire, tu as commencé à faire partie intégrante de cette histoire, de son histoire… il pouvait plus fuir son passé, puisqu’il avait sous son toit quelqu’un qui connaissait son passé, du coup craquage !

— en gros, c’est ça, merci d’avoir résumé…

— ce qui expliquerait pourquoi ton loyer était aussi bas et que malgré le fait que le pavillon était bien placé et tout, le Naïm il galérait à trouver des coloc’, parce qu’ils doivent pas rester plus d’un mois ou deux…

— je te signale que je suis resté un an et demi…

— ah oui, c’est logique que ça ait pris plus de temps avec toi…

— ah bon, pourquoi ?

— parce que tu t’es ni un causant, ni un marrant… voilà pourquoi !

— Je comprends pas…

— te vexe pas hein… mais t’es pas le genre de personne avec qui on se lie et on cause facilement, il faut du temps, beaucoup de temps…

— du coup t’es en train de me dire qu’en termes d’évolution de relations sociales un an et demi chez moi ça équivaut à un ou deux mois chez les autres…

— tout à fait !

— mais c’est grave, non… je suis pas aussi… hé mais vous marrez pas, vous… ‘tain, et puis avec toutes vos conneries, on est resté que du côté psy’, on n’a même pas fait une lecture matérialiste…

Posted by:Ahmed Slama

Ahmed Slama est écrivain (Remembrances, 2017 ; Orance, 2018) et développe une activité de critique offensive, par des textes et des vidéos, qu'il diffuse principalement sur le site litteralutte.com. A publié, entre autres, Marche-Fontière aux éditions Les presses du réel, collection Al Dante, à commander pour soutenir l'auteur, sa chaîne et le site Littéralutte. À lire la revue de presse de Marche-Frontière.

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