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Fin de la faim de viande

jeudi 11 mars 2021, par Ahmed Slama

À écouter :

Depuis quelques mois maintenant, plus de viande. J’en mange plus. Pas de manque. Plus « envie » [1]. Du dégoût simplement. Ça a basculé, y a cette nausée qui monte, dès que je vois ces rôtissoires fichées à chaque coin de rue, des moulins à viande, ça tourne toute la journée. Ça gobe combien de poulets par jour ?

Ça me trotte depuis quelques temps cette histoire, ce désir : fin de viande, ne plus avoir faim de viande.

Et pas question de se cacher derrière l’agriculture paysanne où on traite mieux[sic] ces devenirs marchandises, moins pire (peut-être)... ça change quoi  ? La mort en bout de course. Ça donne de la meilleure came(lote), juste plus d’efforts coagulés en elle, pour donner cette viande, d’où le prix.

… pourquoi ne pas avoir arrêté avant ? Les raisons manquaient pas, ces images et ces reportages qui te montrent comment on défonce, chaque jour, poulets et porcs, ça me faisait toujours un effet bœuf, ces images, cette exploitation rationalisée à l’extrême, d’êtres qui vivent, piégés et encagés, et qui attendent, dans la peur et l ’effroi, l’apathie parfois, de se faire dépecer. Ne plus manger de viande, ç’aurait alors de la cohérence politique, éthique. Mais l’idée, enfin mon idée, c’était pas « juste » d’arrêter de manger de la viande, m’en priver, rogner sur mon désir. Du genre la viande c’est mal, la viande c’est le Mal, tomber alors dans la Morale, l’ascétisme : de la privation à la con. Ça joue sur ça, le règne de la marchandise, le désir frustré, la compensation. Non, l’idée c’était d’aller à la racine – du radical – LE DÉSIR. Comme disait l’autre : on désire pas une chose parce qu’on la juge bonne ; on la juge bonne parcequ’on la désire [2]. C’est le désir de viande qui a fait que je considérais cette chose comme bonne ; bonne pour moi (en termes de nutriment), bonne côté goût, que c’est bon. Et c’est peut-être le second aspect qui est le moins évident à atténuer. C’est quoi un aliment qu’on trouve bon ? Il ne l’est pas par essence, sinon nos goûts alimentaires ne divergeraient pas. C’est de rapport qu’il s’agit avant tout, ce qui nous lie à tel ou tel aliment, nous le goûtons ou il nous dégoûte. Y a toute une histoire non pas simplement derrière, mais autour.

La viande, pour moi, longtemps ça a été sa rareté. De la viande, dans ma famille, c’était la fête. العيد الكبير [L’Aïd El-Kébir] bien sûr, avec le mouton, un mois de fête, viande à volonté, ça changeait des مقرون و اللوبيا [des pâtes et des haricots] du quotidien. Ce que je garde, aujourd’hui, de ces fêtes de l’Aïd, c’était pas tant la joie de la viande morte consommée, mais les jours passés avec le mouton, à le nourrir, à caresser sa laine. Les jours de solitude qui suivaient son exécution sommaire… Il y a une valeur donnée à la viande, elle aussi a suscité ce désir. Il fallait, pour s’en défaire, non pas le refouler quand il affleurait, le laisser au contraire affluer, saisir l’occasion de sa présence et opérer une vivisection.

… démêler le(s) fil(s) du désir. Les images et l’imaginaire liés à la viande incorporés depuis la naissance, ils se sont accumulés, tous les signes qu’enveloppe la viande, les décortiquer, patiemment, jusqu’au moment où on se souvient plus vraiment de la dernière fois qu’on a mangé de la viande,au moment où la vendeuse de la petite épicerie – bio bobo et tout ce qu’on veut – vous propose du jambon de pays tout frais et que vous refusez de manière un peu véhémente parce que justement maintenant la viande tout court vous dégoûte, mais que la vendeuse, gênée, vous dit, rapport à vot’ gueule de pas-mangeuse-ou-mangeur-de-porc, ah oui, excusez-moi, c’est vrai… qu’elle baisse un peu la tête, et que vous, vous voulez dire, non, non, c’est pas ça, je suis végétarien… mais que dans le même temps vous ne voulez pas non plus passer pour le con qui se distingue de celles et ceux qui ont choisi de pas manger de porc…. Vous ruminez ça, à la caisse, comme un signe discret, vous prenez une bière pour que la représentation que l’on se fait de vous corresponde un tant soit peu à votre personne, mais encore cette culpabilité quand même, est-ce que prendre cette bière, ça ne veut quand même pas dire : vous savez, moi, je suis pas comme celles et ceux qui boivent pas, surtout, pas vraiment envie d’une bière, j’en bois peu, puis y a souvent ce sourire qu’ont les vendeurs ou les vendeuses quand je prends de l’alcool ou que j’achetais de la charcutaille, du genre satisfait, le rapport se fait d’un coup plus sympa’ et plus accueillant, même qu’une fois on me les a offertes les trois tranches de jambon de Bayonne, ça fait plaisir d’avoir de nouvelles têtes que m’avait dit le charcutier, j’étais pas nouveau pourtant comme client.

Je suis sorti de la petite épicerie sans bière, sans viande, un peu merdeux quand même…

Crédit photo.


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[1...marrant d’écrire qu’on a eu (en)vie d’une chose morte

[2« … quand nous nous efforçons à une chose, quand nous la voulons, ou aspirons à elle, ou la désirons, ce n’est jamais parce que nous jugeons qu’elle est bonne : mais au contraire, si nous jugeons qu’une chose est bonne, c’est parce que nous nous y efforçons, la voulons, aspirons à elle et la désirons. » Spinoza, Baruch, Éthique, trad. Bernard Pautrat, Le Seuil, coll. Points Essais, Paris, 2010 [1988], Livre II, scolie de la Proposition IX, p.231.

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