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Lutte des classes romanesque et traduction :

dimanche 28 février 2021, par Ahmed Slama

À écouter :

… nous sommes au Caire – années 30 – quelques (rares) étudiantes cheminent parmi la majorité masculine, les remarques fusent à leur sujet, considérations essentiellement anatomiques et physiques, comme si les étudiants à l’entour commentaient la qualité de telle ou telle marchandise à leur disposition, leur place – à ces femmes – n’est pas ici, au mieux elles y trouveront un mari. C’est ce qu’ils se disent. D’un groupe d’étudiants, nous passons à un autre, un peu plus âgé. Ils sont quatre, ils moquent la superficialité des conversations de leurs congénères pour ensuite revenir à la leur. Ça fait quelques lignes de dialogue, présentation et caractérisation des personnages. Il y a :

– مأمون رضوان [Ma’moun Radwan], jeune homme pieux, musulman,
– علي طه [Ali Taha] anti-capitaliste, tendance socialiste, se revendiquant du matérialisme.
– أحمد بدير [Ahmed Badir] journaliste en devenir, plutôt réactionnaire, proche de partis d’oppositions, il ne donne pas son avis, se contente de questionner.
– محجوب عبد الدّائم [Mahgoub Abd el-Dayim] n’a aucun avis sur rien. Se dit nihiliste.

Fausse piste narrative. Ce ne seront pas ces quatre personnages qui constitueront la trame du roman, on va se concentrer sur un seul des quatre, – de manière paradoxale – celui qui semble être le plus antipathique, ce محجوب [Mahgoub], le nihiliste, dont la seule contribution aux débats n’a été qu’une succession de طظ [interjection n’ayant pas vraiment d’équivalent en français, elle pourrait être traduite par un « bof » ou « ouais, bof » en plus véhément ; le traducteur a choisi l’archaïque « Baste » [1] variante française de l’interjection italienne basta]. L’articulation du roman autour de ce محجوب [Mahgoub] s’explique par la volonté de محفوط [Mahfouz] d’explorer la violence de l’organisation sociale égyptienne des années 30 – qui reste toujours d’actualité, en Égypte, comme en Algérie, et partout dans le monde. Cet étudiant est le plus pauvre des quatre, il est également le moins pourvu en capital social – il ne dispose pas de « connaissances » hauts placées lui permettant d’obtenir un poste – et encore moins de capital culturel – mère femme au foyer, père ouvrier.

À la fin des études, quand ses trois compères obtiennent une bourse d’étude à l’étranger, un poste à l’université ou deviennent journaliste ; lui n’a rien. Ainsi cet étudiant qui n’a – à proprement dit – que de sa seule « force de travail » se voit obligé d’élaborer une stratégie qui lui serait propre afin de remédier aux handicaps inhérents à sa classe sociale. Et c’est ce que نجيب محفوظ [Naguib Mahfouz] nous invite à explorer dans et par l’écriture et la narration. Ce محجوب [Mahgoub] se confrontant au pouvoir en place, celles et ceux qui jouissent de ces capitaux dont il a besoin, les seul·es à même de lui permettre d’accéder à ce qu’il (pense être) une vie meilleure. Ainsi s’esquisse le long et le lent processus par lequel la bourgeoisie et le pouvoir (Cairotes, ici) recrutent des agent·es dévoué·es et serviles parmi les classes les plus défavorisées. Ce محجوب [Mahgoub] qui, de par son milieu, sa condition sociale étant prêt à tout pour parvenir (tout court) et parvenir à acquérir le capital social et économique qui lui fait défaut.

Ce portrait de l’étudiant « provincial » pauvre débarquant dans la capitale avec une de soif de « réussite » et de « gloire » rappelle (à bien des égards) nombre de romans du XIXème siècle français (entre autres)... mais chez مجفوظ [Mahfouz] il y a une conscience aiguë des enjeux et des conséquences de la confrontation entre ces différentes classes sociales. Le moindre dialogue – même quand il s’agit d’échanger au sujet de goûts littéraires ou artistiques – , la moindre rencontre transpire cette saisie des personnages dans et par la classe à laquelle ils appartiennent et les implications de leur déterminismes… à cela s’ajoute le contexte post-colonial [2], et c’est bien l’épaississement d’un nouveau pouvoir auquel nous assistons, celui de la bourgeoisie cairote qui vient se substituer à l’ancien pouvoir colonial, prolongeant sa violence organisée contre celles et ceux qui n’ont rien. S’explique donc parfaitement le titre donné par محفوظ [Mahfouz] à ce roman, القاهرة الجديدة [La nouvelle Caire], avènement d’un nouveau pouvoir ; se justifie encore moins la traduction française du titre La belle du Caire qui sonne alors comme une volonté dépolitiser et de polir la portée politique du roman.

Côté traduction [3], pourtant certains points m’interrogent, le طظ devenu « baste » que j’évoquais plus haut, mais également l’absence de certaines images et de métaphores dont je ne m’explique pas la disparition dans la traduction française. Je prends un exemple au hasard.

« يود لو يطوي الترام في غمضة عين الطرق إلى مصر الجديدة »

… dans son sens littéral, cette phrase signifie : « Il aurait voulu que le tram pliât en un clin d’œil la route qui le menait à Héliopolis »

… la traduction française : « il aurait voulu que le tramway parcourût en un éclair la route qui le menait à Héliopolis. »

D’un point de vue sémantique, cela n’a que peu d’incidences. On pourrait même m’objecter que je m’attarde, ici, sur des détails insignifiants. Pourtant de la version originale à la traduction nous passons d’une métaphore et d’une image assez singulières – le tram qui donc « plierait » la distance qui séparerait le personnage de sa destination – à une autre assez convenue, le fameux en « un éclair ». Les choses se compliquent davantage lorsqu’on se penche se l’expression arabe طي الأرض [plie la terre], cette dernière constituant un topos de la langue arabe. Le choix du traducteur se justifierait donc, ce dernier ayant remplacé le poncif d’une langue par le poncif d’une autre.

Pour ma part, et ce n’est là qu’un avis, j’aurais penché pour une traduction un peu plus littérale, faire entendre – pourquoi pas ? – les particularité d’une langue, en faire résonner une dans une autre. Que les images et les formules éculées – ou encrassées comme écrivait Stéphane Mallarmé – accèdent – pourquoi pas ? – à une nouvelle jeunesse dans une autre…


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[1Interjection marquant l’indifférence, le dédain.

[2L’indépendance de l’Égypte a été reconnue par le Royaume Uni en 1922

[3Il ne s’agira bien évidemment pas ici de juger de sa qualité, je n’en ai pas les compétences.

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