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Paratexte orientaliste

mercredi 24 février 2021, par Ahmed Slama

À écouter :

Toujours eu cette curiosité, lisant la traduction française d’une œuvre, aller chercher telle ou telle phrase dans sa langue originale, quand il m’est possible de la comprendre… comparer alors, voir la manière dont la translation s’est opérée et sur quel mode.

Lisant القاهرة الجديدة [La Caire nouvelle] de نجيب محفوظ [Naguib Mahfouz], c’est le mouvement contraire que j’ai opéré – de la langue originale au français – ; simples vérifications d’abord de ma bonne compréhension de l’arabe, devenues très vite superflues, m’étant rendu compte que j’avais sous-estimé ma maîtrise de l’arabe. À y réfléchir de plus près – de plus loin ? – remontant le fil de mes années algériennes, j’avais tout de même fait l’ensemble de mes études dans cette langue, tout ça ne s’efface pas subitement. Ça-gît, quelque part, ne demande qu’à être « réactivé » par la lecture, l’afflux de mots, l’influx nerveux de l’enchaînement des phrases et des pages, démontrant par-là que le secours des « béquilles » de la traduction ne m’était pas nécessaire. Je n’ai pas cessé, pour autant, cette oscillation lectrice, de l’arabe au français, pour de toutes autres raisons, pris dans le jeu de la comparaison, comme si j’avais une vue directe sur les arrières salles de la traduction. Comment et de quelle manière s’y était pris le traducteur – en l’occurrence : Philippe Vigreux – pour retranscrire (assez justement, il faut dire) telle atmosphère ou telle situation… ce fut mon exploration, parallèle à la lecture du roman.

Avant d’en arriver au(x) texte(s), il faudrait faire quelques pas en arrière, tenter de saisir les deux livres dans leur matérialité, plus précisément les deux éditions (française et égyptienne) de ce roman qui sont à ma disposition, s’intéresser à ce que l’on nomme le paratexte [1], le titre du roman et sa couverture dans le cas qui nous occupe ; ce qui, en somme, est au premier abord perceptible.

Concernant القاهرة الجديدة [La Caire nouvelle], le titre a été changé, devenant « La belle du Caire », pratique commune dans l’édition, mais dérangeante ici, le titre ne recoupant pas – à mon sens – la matière du roman, se focalisant sur un personnage secondaire. Fort heureusement il n’existe pas de règles pour les titres de roman, mais celui qui a été choisi pour cette traduction française oriente l’interprétation des pages que nous nous apprêtons à lire, autant القاهرة الجديدة [La Caire nouvelle [2]] – que l’on soit au fait ou non de la société égyptienne – met la focale sur la ville (le Caire) voire la société cairote, plaçant la ville et son monde au premier plan ce qui se trouve être justement le « sujet » principal du roman.

Côté couverture, j’en ai trouvé trois du côté de la maison d’édition égyptienne qui a publié et continue d’éditer le roman, en l’occurrence دار الشّرق [Dar echark, Maison de l’est ou de l’orient, en français]. Les trois sont dessinées, la dernière – celle que j’ai acquise – nous y trouvons la représentation (discrète) d’une femme dont ne voit que la partie supérieure du corps, habillée d’un pull aux manches longues, elle est fardée, les cheveux courts, elle semble accoudée à quelque table… L’autre couverture figure les travées du Caire, un couple s’y baladant. La troisième, la plus racoleuse peut-être, elle a accompagné l’adaptation du roman en film sous le titre القاهرة ٣٠ [Le Caire années 30], portrait d’une femme habillée d’une au décolleté plongeant. Un homme se tient derrière elle, l’épie.

En France, la focalisation sur le personnage féminin (déjà opérée par le titre) est redoublée par l’illustration de l’édition Folio Poche [3]. Il s’agit de la photographie clair-obscur d’une femme dénudée, allongée, nous donnant le dos – pour ne pas parler d’autre chose – à la peau brune, les cheveux enveloppés d’un foulard, elle est figée dans un décor aux motifs orientaux… Tout l’imaginaire orientaliste [4] est capté en une prise. Imaginaire en tous points similaire à celui que l’on pouvait retrouver au XIXème dans les écrits de Victor Hugo, Gustave Flaubert ou encore Gérard de Nerval – pour ne citer que ces exemples – celui de la femme orientale, représentée lascive et sensuelle ; exotisme bas de gamme.

Ainsi a-t-on longuement parlé, disserté, débattu au sujet de la modification du titre d’un certain roman d’Agatha Christie, changement qui ne correspondrait pas soit-disant aux vœux de l’autrice ; titre qui, pourtant, ne change pas fondamentalement la lecture du roman. Dans le cas qui nous occupe, les choix du titre et l’illustration de la couverture affectent de manière radicale ce lien qui s’établit entre un livre et son potentiel public. Avant même d’avoir ouvert le roman, l’imaginaire que je vais projeter dans l’édition égyptienne et française sera radicalement différent ; mon « horizon d’attente » ne sera pas le même. Si le roman dans sa version égyptienne avait pâti des choix éditoriaux français, j’aurai sûrement passé mon chemin lorsque je me trouvais du côté de la librairie l’Orient.

Ces considération éditoriales – commerciales ? – expédiées, nous pouvons désormais nous intéresser au roman, à la traduction, aux différences subtiles entre la langue arabe et française, ce qui, dans et par l’écriture, fait littérature dans l’une et pas dans l’autre…


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[1L’ensemble éditorial qui accompagne le texte

[2Comme vous l’aurez sans doute remarqué, je féminise le nom de la ville, cette dernière étant au féminin dans la langue arabe.

[4Pour une définition de la notion d’Orientalisme, c’est par ici

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