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Langue maternelle

lundi 15 février 2021, par Ahmed Slama

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Ça attendait, quoi ? comme en gestation depuis quelques temps déjà. Un déclic, un je-ne-sais… quoi, justement, qui amorcerait la plongée dans cette langue – à la fois nouvelle et familière. Du temps de ma vie algérienne, je l’avais déjà reléguée au second plan, beaucoup me disaient que c’était ma langue maternelle... l’était-elle vraiment ?

Je serai tenté de dire oui, d’une certaine manière, pas dans le sens usuel ou habituel que l’on donne au concept de langue maternelle, au sens littéral, elle le fut. L’arabe, c’est la langue de ma mère. Cela ne m’avait pas empêché pour autant de préférer l’usage du français. Me disant, seulement pour me rassurer peut-être, que j’y reviendrai un jour quand certaines conditions – lesquelles ? – seraient réunies.

Le sont-elles ?

Ignorant la nature même de ces conditions que j’imaginais alors, comment pourrais-je savoir si elles sont aujourd’hui réunies ? Bref, ça vient de très loin ce désir de retour – peut-on vraiment parler de retour ? – à la langue arabe. Ça a commencé à se concrétiser dès après le premier confinement ; l’isolement peut-être, le temps qui se libérait ou alors l’avènement de conditions de vie à peu près stables et qui font suite à tant d’années d’errance, qu’importe la raison, j’avais émaillé alors les touches de mon clavier latin de caractères arabes, tapotant par intermittence quelques phrases, j’avais acquis quelques livres, tentant de les déchiffrer d’abord avec difficulté. Des amorces, rien de plus, rien de très concret. Il aura fallu prendre sur soi, cesser quelques temps les écritures et les lectures ; faire un pas de côté en somme pour s’ouvrir ce tout nouveau chemin.

t’as pas lu Naguib Mahfouz ? Et Tahar Ouettar, t’es algérien, t’as forcément du lire Tahar Ouettar ? Non plus ? et Darwich, la poésie de Mahmoud Derwich, t’as pas pu passer à côté de ça quand même ? me questionnait un ami arabophone. Ça date, ça doit dater de quelques années, tout à fait étonné de me voir disserter sur Proust – il me confiait n’en avoir pas lu un mot – et de n’avoir jamais lu Taha Hussein. Ça avait donc commencé par ce fil : Taha Hussein – Marcel Proust ; on les rapproche souvent, et lui s’interrogeait à ce sujet croyant alors tenir – enfin ! – un lecteur de ces deux écrivains dans leur langue, à même donc de valider – ou non – ce parallèle établi. Et même pas en traduction, t’as rien lu des écrivains arabes ?

L’envie de découvrir cette littérature ne manquait certainement pas. Pourtant, lire ces œuvres en passant par une autre langue – même une qui m’est aussi familière que le français – non, je ne m’y suis jamais fait à cette idée. Plus qu’une gêne, j’en éprouvais une honte certaine.

… pas la litanie – bien connue, éprouvée – des origines et de l’essence ; étant identifié – de par ma gueule et ma naissance – à la figure fantasmatique de l’Arabe – nord-africain –, un Arabe qui ne saurait donc lire la langue à laquelle cette identification l’attachait. Il s’agissait plutôt de régler un différend scolaire, et plus largement institutionnel, dans et par ce retour à la langue arabe. C’est qu’en Algérie – et pour nombre de pays dont la langue officielle est l’arabe – l’enseignement de la langue ne fait qu’un avec celui de la religion. À tel point que, souvent, j’échouais à distinguer l’enseignement religieux que l’on nous administrait – cours d’éducation islamique que ça s’appelait, s’appelle encore – des cours de langues, à proprement dits.

On connaît, en France, le délire autour du « génie de la langue française », langue d’« exception » qui aurait soit-disant l’« aptitude à dire de la manière la plus courte et la plus harmonieuse ce que les autres langues expriment moins heureusement. » [1] ; la langue arabe dispose d’une autre mythologie, plus confessionnelle, dirons-nous, langue élue par un certain dieu pour parler aux hommes, ou plus précisément à un péquin – plus connu sous le nom de Mahomet – enfermé dans une grotte et qui aurait retranscrit cette parole. L’arabe, langue du coran et d’un certain dieu. Le coran demeurant alors un passage imposé dans l’étude de la langue arabe puisque nombre de dictionnaires et de précis s’appuient sur ce texte considéré non pas simplement comme majeur, mais divin.

Rapport à la littérature arabe, devant une impasse, pris dans un dilemme. Trop éloigné de la langue arabe pour les lire dans la version originale, refusant dans le même temps d’en lire les traductions françaises. J’ai dû m’en passer pour un temps – et long avec ça – en attendant ce jour où je réinvestirai les lieux de cette langue qui m’est si singulièrement maternelle ; pourquoi et comment ? Qu’importe, c’est advenu, il y a quelques semaines. Un matin de décembre, troisième semaine. Un livre, رواية نجيب محفوظ القاهرة الجديدة [2]. Un crayon, taillé avec minutie. Un clavier, un écran, le navigateur affichant une série d’onglets comprenant dictionnaires arabes, arabe – français et la version numérique d’un précis d’arabe et c’était parti pour une première lecture...


[1Voltaire, Dictionnaire philosophique, in œuvres complètes tome 17, Garnier, Paris, 1879 [1764], url :https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome19.djvu/567

[2Un roman de Naguib Mahfouz, La Caire nouvelle dont le titre de la traduction française se trouve être, pour des raisons qui m’échappent encore, La belle du Caire

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