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Tirer des plans sur la carte

mardi 1er décembre 2020, par Ahmed Slama

Ça vibre. Bref, mais intense. Poche droite, je regarde. Court message, 4 à 5 lignes, pas plus. Même pas la peine de programmer, pour l’écriture automatique du message, le nom de la personne concernée ou, plus simplement, un impersonnel Madame ou Monsieur. C’est le numéro d’identification qui prime. Série de 10 chiffres. La (fameuse) carte est prête, elle vous attend en préf. ; ça donne un côté sympa en faisant sauter le ecture, rectitude du /k/ et /t/. Aller, viens, passe à la préf ! Dès après l es bonnes nouvelles, arrive la douloureuse, combien à raquer pour encore avoir le droit (que dis-je !) le privilège de poursuivre son existence ici.

Ce paradoxe. Pour les cartes précédentes, celles qui ne duraient qu’un an, qui inscrivaient dans le corps la domestication, l’angoisse du renouvellement à venir, même pas d’une année sur l’autre, parce que - comprenez ! - c’est long à faire une carte, ça vous donne quelques mois, à peine, de répit, avec la date qui gonfle et qui enfle, là sur la carte. Pour ces pass annuels, fallait y aller de sa poche, trois cents euros l’année. Celle-ci dont on m’annonce si cordialement l’arrivée "en préf." me durera dix ans, donc, et par une logique qui m’échappe, rien à payer, toujours ça de pris...

Dix ans, une carte de dix années, parallèle savoureux : dix ans justement que je suis passé de l’autre côté de deux frontières, l’algérienne puis la française. S’ouvrent, ici et maintenant, et par ce message expéditif, dix années durant lesquelles je n’aurai pas à justifier, comme je le fais depuis maintenant dix ans, mon existence ici. Passer d’un pays à l’autre, d’un situation intenable à une précaire, ne peut se faire sans raisons dans le jargon administratif, un motif à déclarer : études ou travail ou (comme c’est mon cas aujourd’hui) mes relations sociales – titre vie privée vie familiale qu’on appelle ça.

Dix, c’est tout bête et rond, comme chiffre. J’aurais préféré un 7 ou un 9. Pas plus pour la symbolique que la réduction de peine. Ce message reçu hier donc, que je zieute de temps à autre, une sorte de pivot. Dix années passées, fanées dos à dos avec les dix années à venir. Et c’est peut-être là, le paradoxe, que faire de tout ça, de cette infime parcelle de (relative) liberté qui s’ouvre. Geste inédit, se projeter sur dix ans, moi, qui, au cours de ces dix dernières années, avais toujours été empêtré dans l’immédiat. Au jour le jour, du temps où j’errais sans carte et sans-papiers. Puis une poignée de mois – qui, mis bout à bout, ne constituaient pas même une moitié d’année – après poignée de mois. Là, ça s’ouvre, un horizon de dix ans. Qu’en faire ?

Se réhabituer au temps long, à la projection, comme on s’est réhabitué à vivre sous un toit à la suite des années d’errance, un peu partout en France. Non. Le parallèle est inopérant. Avant la vie au-dehors, il y eut la vie au-dedans. Avant la réception de ce message qui m’annonçait l’ouverture de dix années de (relative) paix administrative, avait-elle seulement existé cette paix auparavant ? Né dans et par l’exil, là-bas en Algérie, au vu des conditions d’existence, exécrables, il s’était formé, tôt, le projet de départ. Arrivé en France, commençait alors la survie.

الغربة كما الخدمة الوطنيّة [L’immigration c’est comme le service militaire,] راك معاي ؟ الّا، خمم زوج دقايق [t’es d’accord avec moi ? Non. Réfléchis deux secondes,] شوف، في البلاد يعطوك لكارت جون كتولي من الهجرة [regarde, quand tu reviens de l’immigration, on te file la carte jaune*] الحكومة بذّات تعتبر الغربة كمكافئ الخدمة الوطنية

C’est que me disait un ami, disparu depuis. À l’exil comme à la guerre. Guerre vécue par un groupe restreint, guerre en bulle, spatiale et temporelle. Dans et par son existence, c’est la guerre. Alors qu’autour de soi temps de paix, clément si on le compare au sien. Guerre intime, les autres n’en ayant aucune conscience, avec ses souvenirs et ses traumas, dont on peine parfois à se relever. Ainsi l’un des chapitres semble prendre fin, pour moi, et pour moi seulement ça ne veut surtout pas dire qu’elle est finie la guerre, un chapitre refermé pas le premier, certainement pas le dernier, peut-être le plus difficile qui vient, le chapitre qui annonce une certaine reconstruction.

Ce message, reçu donc hier, un milieu. C’est peut-être de ça que parlait Dante, Nel mezzo des cammin di nostra vita. Le milieu du chemin de notre vie. Étrange ce mot milieu, toujours été fasciné par sa polysémie. En est-il de même en italien ? Milieu, comme espace, le milieu auquel on appartient, le milieu dans et par lequel on évolue ; milieu comme temps, le milieu d’un siècle, d’une vie. On en fait parfois un synonyme d’environnement, alors que le milieu c’est tout le contraire. Environnement, nous met nous, au centre. Milieu, c’est tout ce qui nous entoure qui se (re)trouve au centre. Ce sont bien deux points de vue radicalement différents.

… en attendant de tracer quelques plans, il faut déjà assimiler le fait que l’on a désormais la possibilité d’en tracer, des plans.

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