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Tentative Marxiste en littérature

mardi 17 novembre 2020, par Ahmed Slama

Reprise du journal laissé en friche, ces jours derniers. Désir de recul. Ou peut-être plus simplement la fermeture des cafés et des bars où j’ai pour habitude de tisser ces lignes journalières. Désir d’ampleur. Elles ne me suffisent plus ces quelques lignes esquissées. Il m’en faut plus. Aller non pas en profondeur, mais en ampleur. Depuis la publication de l’article (articulet ?) au sujet de Yoga de Carrère, j’ai reçu (par messages privés ou publics) pas mal de réactions qui m’ont conforté dans cette entreprise de dévaluation des œuvres. Dans et par l’écriture revenir sur le discours, la langue et l’écriture de tel·le ou tel·le écrivain·e, en (dé)montrer et démonter (surtout) les mécanismes ; la manière dont ça a été agencé pour vendre du papier. Peut-être que, à cette entreprise, il faudrait ajouter celle de la déconstruction des discours médiatiques, ça se tente, non ?

Le raisonnement serait simple. Prenons une lectrice ou un lecteur lambda – ne voir aucun caractère péjoratif à ce dernier terme – ; une personne qui n’aurait pas le temps justement de lire en profondeur le livre évoqué. Il n’existe pas une seule manière de lire – convenons-en. Cela ne veut pas dire que l’une serait supérieure à l’autre, ou l’autre meilleure que l’une. C’est que dans une société où chacun·e est astreint·e à une tâche, un travail salarié, ou ce qu’on appelle « la division sociale du travail » ; il y a celleux qui lisent et ceux qui critiquent. Pour faire une analogie simple (simpliste ?) nous pourrions comparer cela à l’alimentation, quand une Secrétaire d’état nous dit (récemment) que l’on peut bien manger à petit prix – ce qui est d’abord assez faux – et qu’elle omet que bien manger requiert du temps, denrée encore plus difficile à se procurer que la denrée alimentaire de qualité. Il y a du temps, de l’énergie, de l’organisation à y consacrer. Cuisiner, confectionner un plat équilibré cela prend du temps et de l’énergie que nous investissons déjà dans un « travail » imposé par la répartition sociale de ce dernier. Alors, bon, là nous parlons de nourriture besoin vital s’il en est, et côté littéraire ? On pourrait par ailleurs étendre cela à l’art de manière générale. Il est impossible de réellement choisir ce que l’on consomme [pour celles et ceux que le terme choque, nous sommes dans une société de consommation], nous nous en remettons dès lors à des inter-médiaires, ainsi ne choisirons-nous que dans l’éventail de choix déjà faits – les listes des prix littéraires fonctionnent pas mal sur se modèle d’ailleurs, affinant l’éventail jusqu’à n’en sortir qu’un seul. Pour nous, comme pour ces prix soit-disant prestigieux, nous puiserons nos choix dans la presse et les médias (sociaux ou non) et c’est ainsi que nous retombons sur nos pattes de « la division sociale du travail », pourquoi ?

Il y a celleux qui écrivent et ceux qui critiquent, donnent leur avis, donnent de la valeur à tel ou tel livre, et laissent nombre d’œuvres dans les ténèbres de la représentation médiatique, ténèbres qui ne sont (souvent) qu’une autre manière d’exprimer une certaine censure, ou alors une censure certaine ? Bref, c’est bien par une accumulation de travail (de recensions, d’articles, d’émissions...etc.) que se constitue la valeur de tel ou tel livre. On va ici, concernant le livre, distinguer deux types de « travail » (j’affinerai pour des textes ultérieurs car il faudrait également évoquer les librairies, les plateformes de vente (en ligne ou non), la logistique, la distribution, et bien d’autres choses... ) :

– L’un je le nommerai « travail interne » : tout ce qui a fait accéder « l’œuvre » à l’existence et le texte et l’objet-livre (c’est-à-dire l’écriture, la refonte, la correction, les échanges avec l’éditeur – s’il y en a un – ... ensuite le travail, de mise en page, d’impression). L’ensemble de ces travaux se trouvent cristallisés dans un livre.

– L’autre je le nommerai « travail externe » : tout le travail de promotions, de critiques, tout ce qui a trait à l’évocation de l’œuvre dans l’espace médiatique (au sens large) et qui se trouve lui-aussi cristallisé dans l’objet-livre, une de ces manifestations les plus prégnantes serait le fameux mentionnant le prix qui lui a été attribué, où la mise en exergue d’une critique faite par un e écrivain·e critique reconnu·e qui va transférer une partie de sa valeur à l’œuvre. Et nous pourrions multiplier les exemples.

Ainsi ce qui me semble être le plus constitutif de la valeur d’un livre, ça serait plutôt le second que le premier, plutôt le bruit ou le ronronnement continu qui court au sujet de ce livre que le premier travail, celui que l’on a nommé « travail interne ». Bien évidemment, sans le premier, le deuxième ne pourrait advenir. « Le travail externe » va également déterminer pour une grande part « la valeur d’usage » d’un livre. Valeur d’usage qu’on peut traduire rapidement, et avec quelques raccourcis, par « utilité », quelle est l’utilité d’un livre ? Dans le contexte d’une littérature marchande qui ne veut pas passer pour tel, le plus souvent destinée à un lectorat profane (encore une fois, le qualificatif n’est pas péjoratif), l’utilité de la lecture de tel ou tel livre est « sociale ». Le débat, tout récent, au sujet de l’ouverture des librairies, est une illustration, parmi d’autres, de la puissance ostentatoire du livre et de la lecture. Ainsi par la consommation (achat et – peut-être – lecture) d’un livre, il s’agit avant tout de se distinguer socialement, en adoptant les lectures valorisées du moment par le truchement d’inter-médiaires. Je rappelle que le terme truchement est issu de l’arabe طرجمان qui veut dire interprète ; la valeur d’un livre se trouve interprétée dans et par le travail de ces inter-médiaires qui eux-mêmes se trouvent valorisés dans et par les positions qu’ils occupent, chroniquer et parler d’un livre depuis une chaîne peertube ou youtube et France Inter (pour prendre cet exemple) ne confère par la même « valeur » ; quel que soit le propos par ailleurs. Dans et par la division sociale du travail, l’un se trouve dévalorisé tandis que l’autre valorisé puisque le second est « rémunéré », son propos reconnu, dans par le société marchande, comme plus « qualifié ».

Le lecteur ou la lectrice lambda arrivant devant deux discours contradictoires sera forcément plus influencé·e par le plus valorisé socialement. Ainsi (et c’est sûrement l’une de mes erreurs) faudrait-il, dans cette entreprise de dévalorisation des œuvres commerciales, adjoindre celle de la dévalorisation du discours médiatique lui-même. Et non plus simplement dévaloriser le « travail interne » de l’œuvre.

Illustration : Redfich, https://www.facebook.com/Redfishstream/posts/1110309599412870

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