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"Croyance" et mépris de classe

lundi 19 octobre 2020, par Ahmed Slama

Un pas après l’autre, ça s’enfonce doucement mais sûrement, ça avance, s’avance. Depuis quelques jours, je slalome sur les réseaux, glisser. Ne pas accrocher, ne pas s’accrocher aux conversations. Ne quitte plus le lecteur de flux RSS (fluent reader). Pas subir la bêtise de pas mal de contacts. Bêtise, c’est vite dit. Face à ces questions, la manière dont elles sont traitée, donc reçues, et par conséquent la manière dont nous y réagissons, elle s’établit aisément la dichotomie, c’est fait pour ça ; du binaire. J’ai tort de dire bêtise, j’en suis passé par là. M’en rappelle encore de mes années algériennes, quand on vit ces situations, quand on est dans ce temps où ça se passe ; l’acte ou les actes écrasent tout. Rien d’autre n’existe que « eux » face à « nous ». Là où il faudrait se poser la question, se questionner au sujet du « nous » et du « eux », on se rassure comme on peut, on se forge un « nous » imaginaire fait des lambeaux de témoignages et réactions de personnes (connaissances numérique ou IRL) tout aussi paniquées que nous, tout aussi empressées de se lover dans ce « nous ». Je raconte tout ça, parce que ce fut longtemps mon cas, pendant au moins toute la partie algérienne de vie (pour le dire rapidement).

Si ce « moi » qui vivait en Algérie existait encore, ce « moi »qui n’avait ni lu, ni ne s’était renseigné au sujet de l’histoire, des mécanismes qui avaient amené l’Algérie à subir cette violence ; si ce même « moi » avait été là, aujourd’hui, en France (ou tout autre lieu), il aurait comme tant d’autres partagé nombre d’ignominies que j’ai vu passer ici ou là, il aurait même sûrement acquiescé aux attaques menées depuis des semaines, et qui se corsent encore aujourd’hui, contre diverses associations. Pour la dissolution du CCIF et l’ensemble des associations recoupées sous l’adjectif douteux : « communautaires ».

Ça ne veut pour autant pas dire que ce « moi » ancien était plus bête ou moins intelligent ; juste moins conscient des enjeux. Peut-être aussi qu’il ne s’expliquait pas ces violences, ces meurtres commis quasi-quotidiennement alors en Algérie, qu’à ce « moi » il lui avait fallu un « nous » derrière lequel se réfugier, ce « nous » qui recoupait alors la classe francophone algérienne. Comme on y était bien et qu’on se gargarisait de la bêtise des autres ! La bêtise de ceux et celles qui croient, voir en elles et en eux simplement des bêtes de foire, avec leurs foulards et parfois leurs barbes. « Nous » contre « eux ». « Nous » bien sûr, infiniment plus intelligents. Puis il fallait aussi se distinguer de celles et ceux qui ont immigré, qui nous faisaient honte à « nous » les soi-disant supérieurs. Bon pour ce « moi » ça s’est vite arrêté cette histoire, on est toujours la bête (de foire) d’un·e autre. C’est que cette classe francophone, je ne m’y retrouvais pas totalement, le mépris des croyants et des croyances n’est qu’une manifestation (parmi tant d’autres) d’un mépris de classe ; cette classe à laquelle j’appartenais, et avec laquelle la classe francophone n’avaient rien à voir.*.

Il y a un chemin de la lecture – qu’il me reste encore à esquisser – de l’existence qui se trace peut-être de soi, plus sûrement avec l’envie de se comprendre, soi, comprendre ce qui nous agit et nous agite, et encore plus sûrement dans et par le temps qu’il faut y consacrer. Dans la répartition sociale du travail qui fonde nos sociétés, à chacun·e sa tâche qu’il va se trimballer toute son existence, une tache ou un stigmate qu’il ou elle portera tout au long de sa vie, on ne peut aller chercher partout et tout le temps. Et puis on n’a pas que ça à faire, y le délassement, le repos ou pourquoi l’oisiveté. Quand ce qui nous arrive se passe ; on veut réagir, participer à sa manière à l’évènement, avec ses moyens, ses connaissances, ses croyances (en une religion, un système politique, des médias, une philosophie...etc), croyance en ce « nous » contre « eux » ; ce « eux » qui se constitue si facilement dans et par l’apparence, un voile ou une barbe suffit, une acronyme où se trouve le mot « islam ». Pourtant l’Histoire, du moins celle de l’Algérie, nous apprend** que s’attaquer ainsi à des organisations, à des cultes ne fait qu’amplifier le recours à d’autres voies ; violence et meurtre. Ici un bref et dense résumé de François Gèze. Il y a un témoin amuï qui peut en parler, à quelques kilomètres au sud, l’Algérie.

* Une anecdote à ce sujet : me rappelle encore et toujours de cette phrase énoncée par un ami (très cher), issu de cette classe francophone, à la lecture d’Orance (mon premier roman) ; « Ahmed, j’ai hâte que tu reviennes un jour à Oran, ne serait-ce que quelques jours, je te montrerai ce que c’est le vrai Oran ». Tellement habitué à fréquenter le Oran de la minorité la plus aisées qu’à ses yeux c’était devenu le Vrai-Oran.

** peut-être ne s’intéresser à l’Histoire ne serait-ce que de ce point de vue peut être salutaire.

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