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Sur le fil d’une certaine actualité

samedi 17 octobre 2020, par Ahmed Slama

… pas de débats, ou si peu. Du lisse et du macabre, surtout. Groggy et par l’acte en lui-même et les retombées prochaines. On les connaît d’avance les discours, le script préexiste au crime, il suffira simplement de le placer dans la bouche et sur le clavier de chacun·e. Ce n’est pas tant le meurtre en lui-même qui écrase tout (meurtres et assassinats on en manque pas) c’est le mode opératoire, le pourquoi et le comment. Le tout, mis bout à bout, (ré)sonne comme la matérialisation de fantasmes.

(… enfant algérien né avec les années 90 – celles de la guerre civile. Pas vu de près tout ça. Pas le souvenir, juste le trauma. Celui des crimes qui m’avaient préexisté, né dans et par le traumas pourrait-on dire. Position ni pire ni meilleure de celles et ceux qui ont vécu, éprouvé tout (au partie) de la situation. On me les a racontés : et l’atmosphère pesante où l’on compte, quotidiennement, les morts, la terreur, les chars d’assauts installés aux quatre coins de la ville, le vite-rentrer-chez-soi, les fouilles arbitraires, le débarquement des factions armées dans les immeubles et les appartements, ce que l’on a appelé (qu’on appelle encore) les faux-barrages ou les vrais-faux-barrages ou les faux-vrais-barrages ; en gros des personnes déguisées en militaires (qui parfois se trouvaient être des militaires en civils déguisés en militaires) qui forment un barrage donc au milieu de quelque route de campagne, l’autocar ou la voiture ou tout véhicule s’arrête à leur vue, et c’est parti pour la boucherie.

Pas vu tout ça. Juste des récits qui forcément infusent dans l’imaginaire et l’influencent. Dans la famille restreinte, nous étions deux à n’avoir pas vécu directement cette guerre suscitée par un état contre son peuple, paradoxalement ou pas si paradoxal que ça ne pourrait le paraître, letrauma de ce qui nous avait préexisté engendrait angoisses, cauchemars et insomnies répétés.

Ce cauchemar récurrent. S’y mêlaient les histoires entendues ici ou là aux séries, films d’action et mangas que je mirais alors.

La nuit, on cogne contre la porte de l’appartement, fracas, ça entre, quatre ou six, deux par deux se mettent à tout fouiller. Moi, seul, dans l’appartement, irréellement vide à cette heure. Moi, seul, dormait dans la chambre que nous partagions avec ma sœur. Voici, en substance le début du cauchemar, je m’y étais fait, il m’avait accompagné des années durant. Je m’y étais si bien fait à ce cauchemar que je pouvais, dans le cours même du cauchemar, détecter certaines incohérences, pourquoi l’appartement était-il à chaque fois vide ? Appartement qui était plutôt marqué par une promiscuité des plus gênantes que le vide et la solitude. Dans et par son resurgissement ponctuel, mes actions variaient en fonction des séries, des films télévisés que j’absorbais alors. Même si la trame restait toujours la même, ces silhouettes indistinctes, et moi tentant de fuir, me dissimulant d’abord sous le lit, glissant, rampant, jusqu’à la fenêtre, ayant, au hasard de mes tâtonnements dans l’obscurité uniforme déniché un couteau (celui dont usait ma mère pour équarrir la mauvaise viande que l’on achetait, et toujours cette question qui revenait : que faisait ce couteau dans la chambre ? Pourquoi n’était-il comme il devait l’être rangé en cuisine ? Ce couteau) que je tenais entre les dents, reproduisant ainsi le stéréotype (éculé) du « parcours du combattant ». Fenêtre, ouverture délicate, avec ou sans bruit, qu’importe mes actions, le soin que je prenais à effectuer telle ou telle tâche, le script du cauchemar était écrit, l’ouverture de la fenêtre faisait irrémédiablement rappliquer les silhouettes indistinctes, et c’était parti pour la deuxième phase, la course poursuite. S’accrocher à la partie extérieure du garde-corps du balcon (nous étions au deuxième étage) s’y tenir un instant avant de se laisser tomber sur le balcon du premier, reproduire ensuite l’opération jusqu’à se retrouver sur le trottoir – J’ignore où j’étais allé piocher tout ça, encore une de ces séries d’action américaines, sûrement un truc du genre Mac Giver. Bref, à ce moment déclenchement de l’étape suivant du script du cauchemar, je les entends descendre les escaliers et alors, je cours, je cours, à travers Oran – parfois la fuite se faisait en voiture, fracturant la portière de la voiture du voisin, la faisait démarrer en dévissant la partie basse du tableau de bord, les deux fils frottés, l’étincelle vous connaissez le cliché des séries télévisées.)

À une bonne quinzaine d’années de distance, ce qu’il m’en reste de tout ça, c’est le vague des assaillants. Le cauchemar a dû se répéter j’ignore combien de fois, mais dans le script, il n’y a jamais eu aucun contact avec eux, même pas visuel. Aucune voix, juste le fracas de la porte, le bruit de leurs pas et de leurs fouilles – pourquoi fouillaient-ils d’ailleurs, était-ce encore dû à l’influence des films et séries ?)

Du flou et rien de plus. Du fantasme chacun·e y plaquant, y appliquant le sien, de phantasme. Les procédés et les modes opératoires jouent sur cette veine. Le faux-barrage (et ses variantes), la bombe ou la mitraille (plus ou moins aveugle), facile de se positionner, il y a d’une part l’« humanité » et ce qui n’en relève pas. Et toujours cette question répétée, décapité·e ou non, ça crève. Combien de tué·es par la faim et autres procédés (plus… subtils) contre celles et ceux tué·es par décapitation ? Comparons les (ré)actions. Il y aurait alors des manières de tuer plus humaines que d’autres ? On m’objectera que les algérien·nes (ou de tout autre nationalité) ont été tué·es par idéologie ; n’est-ce pas une idéologie qui fait crever de faim ? L’idéologie de la propriété, de la répartition sociale du travail ? Tout dépend, au fond, de la manière dont on envisage l’humanité, ce qui fait et fonde cette soi-disant humanité.

Et on la connaît la chanson pour ne pas dire la stratégie, l’Algérie l’a éprouvée, celle d’une scission entre des classes populaires (plutôt croyantes) et les classes intellectuelles (ou se faisant passer pour tel). On l’a vu, on la voit encore cette classe francophone en Algérie que la guerre civile algérienne a fini de retourner contre les franges les plus démunies. C’est alors que sont multiplié·es des écrivain·es (entre autres) servil·es pantins de l’état, (en)traînant dans la foulée de leurs écrits rances des générations d’Algérien·nes. À peu de choses près, cette même partition fade qui se rejoue, ici, ils savent appuyer là où ça couine le mieux, pas comme si c’était pas évident ; l’inconscient colonial. Retournement de la croyance, ce qui croient ne sont ceux que l’on croit. On pense que ce qui gêne c’est la foi des un·es et des autres, que c’est bien cette foi qui engendre le fait de refuser de voir un supposé personnage historique gribouillé.

(École élémentaire, collège (qu’on appelle C.E.M), lycée puis université, cette revendication, assumée de ma part, athée. Au fond et du fond de mon adolescence je crois que je ne savais pas trop ce que ça recoupait, athée, en Algérie, à Oran et qui plus est dans les bahuts miteux où j’avais fait ma scolarité (équivalent des fameuses REP+ anciennement ZEP) ; fallait être soit suicidaire, soit complètement con (je l’étais et le suis encore par bien des aspects) pour se réclamer d’un quelconque athéisme. Avec pas mal d’années de distance, je crois que c’était une manière soit de matérialiser le cauchemar mentionné plus haut, soit de le chasser – sûrement un peu des deux, le chasser par sa matérialisation. Bref, tout ça pour dire que malgré la divergence de mes opinions religieuses, celles et ceux avec qui je me trouvais en classe, jamais de violence, pas mal de discussions certes, ce vœu ou que sais-je de me voir me convertir à leurs pratiques, mais je ne fus jamais pris à partie – si ce n’est par le(s) institution(s). On s’était même souvent bien bidonné, parfois, au sujet même de ce qui est supposé sacré pour elles et eux.)

C’est que considéré·es ainsi, en se fondant seulement sur l’a priori que telle ou telle chose est sacrée pour elles et pour eux, sans mettre les contextes et les situations en perspective, c’est les essentialiser. Figer leurs positions. Je citerais à titre d’exemple un extrait de ce reportage paru dans Le Monde Diplomatique où l’on nous raconte une rencontre entre des « journalistes » et des élèves d’un lycée de Colombes.

« Après une heure trente de discussions, Nadine Epstain, reportrice à France Inter, aborde un sujet qui lui tient à cœur : « Qu’est-ce que vous pensez de l’humour dans les médias ? » Nissrine, 15 ans, lève la main : « C’est bien parce que ça nous divertit, mais il ne faut pas que ça blesse des personnes. Quand il y avait la Coupe du monde féminine de football , j’ai trouvé un des dessins de Charlie Hebdo… Le dessin ne me plaisait pas. »
« Je suis contente que tu parles de Charlie, embraye la journaliste, parce que ce sont quand même nos copains qui sont morts… Est-ce qu’ils méritaient de mourir ? Est-ce que tu fais un lien entre les caricatures et le fait que la moitié des journalistes de la rédaction sont morts ? » 
Ou comment l’on passe d’un dessin sur le football féminin, aux caricatures que l’on sait. Il y a (encore et toujours) cet a priori, prêt-à-penser qui met des personnes avec leur altérité, leurs modes de pensée dans une case, une boîte d’où iels ne devraient pas sortir. S’instaure alors une mesure étalon, celle de l’arabe / africain / musulman / pointilleux voire sourcilleux quant à sa pratique religieuse et tout ce qui en découle. Bien palpable en France, je ne les compte plus – depuis que j’y vis – les épisodes et les quiproquos au sujet de ma gueule et sa couleur.

Vient alors, dans un premier temps, l’ensemble des efforts à développer pour distinguer ma naissance et mon origine des croyances religieuses que l’on me prête. Une fois (difficilement) admise cette séparation – on n’efface pas la représentation de l’autre d’un coup de baguette ! – suit le seconde étape – autrement plus ardue –, annihiler la connivence raciste et islamophobe qui alors se crée. Vous êtes reconnu·es comme l’un·e des leurs, oh le privilège qu’on vous fait ! Vous n’êtes plus comme les autres, vous savez les autre là… non, vous savez su montrer que vous lisiez, que maîtrisiez la « culture française » ! Il faudra donc, au cours de cette deuxième étape, remettre à leur places leurs représentations.

(Parce que, et là faut le dire clairement, une large frange de personnes issues ou ayant des origines de ces pays stigmatisés, bah face aux positions binaires, aux accusations, aux amalgames, sont en quelque sorte sommées de prendre parti, se distingue des autres, se mettre avec le nous contre eux ; on peut dire également quelques mots de elles et ceux qui fuyant le pays où elles ont vécu, éprouvé dans leur chair les traumas que nous évoquions plus haut, bah elles aussi, vont d’autant plus faire leur la rhétorique du eux contre nous.)

Bon, récapitulons, on a bien (longuement et abondamment) expliqué que non, nous étions pas musulmans, puis (tout aussi longuement et abondamment) nous avons bien marqué notre désaccord avec le « racisme sans race » si répandu. On y est dans la zone floue, floue pour tout le monde, sorte de terra incognita. Parce que face à vous, qui avez donc la peau et sa couleur clairement identifiable (et identifiée) et qui par vos manières (et votre mode de vie) vous êtes assimilés à l’oppresseur par celles et ceux que l’on méprise, celles et ceux qui n’ont d’autres torts (apparemment) que de croire en une métaphysique. Méfiant·es face à vous, on la leur fait pas, iels cette classe qui se sert d’elles et d’eux comme marchepied, commode. Se distinguer, pour mieux se valoriser, et correspondre aux critères « d’humanité » partagés par la majorité. Les gentils et les méchants.

Face à cette binarité des positions, islam pas islam, j’en ai vu et j’en connais pas mal qui soit prennent le chemin de ce que l’on appelé en Algérie les « éradicateurs » prônant le discours de la réponse sécuritaire, de l’autre ceux qui, par solidarité pour les opprimé·es, pour tenir une image aussi, revendiquent une foi musulmane sans pour autant l’être au fond, croyants. C’est que face à la binarité du pouvoir, des positions, aucune place pour la nuance. Les pouvoirs savent ce qu’ils font, quand ils perquisitionnent violemment des associations – pour des raisons légitimes ou non, c’est le mode opératoire que l’on pointe ici, empêchent des écoles d’ouvrir, martyrisent et tuent tout une frange de la population, les pouvoirs savent cibler les ennemis quand ils attaquent des collèges, tuent des enseignants et des journalistes. Que perdure et se perpétue la séparation. Que chacun·e reste dans son rôle stéréotypé. Allez voir du côté des cibles, on n’attaque ni le XVIème arrondissement, ni Le Figaro et encore moins Valeurs Actuelles. C’est bien un certain archétype qui est visé, il s’agit bien de viser les éducateurs et éducatrices, les enseignant·es qui (malgré des conditions exécrables) et des moyens inexistants travaillent comme iels peuvent dans ces banlieues délaissées. Malgré leurs maladresses (parfois), malgré cet inconscient colonial qui (parfois et même souvent) les habite, iels représentent encore un lien, ténu, que deux factions, deux pouvoirs veulent rompre.

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