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L’injonction au limpide

vendredi 9 octobre 2020, par Ahmed Slama

Je lance une nouvelle série de vidéos ; du format court – ça dépassera pas les 6 ou 7 minutes ; un·e écrivain·e, un·e poéte·sse, une œuvre et c’est parti. J’en ai déjà 2 dans la boîte – montées, toutes fraîches et prêtes à être envoyées – l’idée étant désormais de mettre en place une cadence et de s’y maintenir. Sans oublier qu’avec les huit ou neuf vidéos déjà faites, y a une aisance – même toute relative – qui vient, l’aisance d’être « normal » ; être soi, ça s’apprend. Et moi, je parle vite, j’ai des moments comme ça, silence où je cherche ma phrase et puis ça part ! rapide. Du débit vif, me suis toujours interrogé à ce sujet, pourquoi parler rapidement me sied si bien ? La vitesse c’est l’oubli comme dirait l’autre ; dans et par la parole, la vitesse du débit et l’enchaînement des mots et des phrases, c’est l’oubli de moi. Seuls comptent alors les mots et le développement.

Bref tout ça pour dire qu’en faisant mon petit programme – de quel·es écrivain·es parler ? – ayant pour visée de maintenir, je le dis rapidement, une rigueur intersectionnelle ; genre, classe, nationalités*, à laquelle s’ajouterait d’autres intersections :

- politique : autant que faire se peut ne pas faire le jeu des groupes éditoriaux, des éditeurs qui publient à la chaîne, de renverser les questions de valeur...etc(1)
- l’une des autres intersection serait littéraire : que les œuvres** évoquées aient un intérêt « littéraire ».

(Ça veut dire quoi, intérêt littéraire ? Suite à un bref échange avec Pierre Vinclair (dont je vous recommande la lecture de son Agir non agir bientôt une vidéo à ce sujet d’ailleurs) ; le concept de littérature étant une construction, choisir de traiter telle œuvre (et donc pas telle autre) parce qu’elle ne relèverait pas de la littérature ou ne serait pas « assez littéraire » c’est étiqueter, mettre en boîte, juger selon des conceptions qui n’appartiendraient qu’à moi ou pour être plus précis à mes références, à mes lectures et mes vues concernant ce que l’on nomme la littérature. On pourrait même aller plus loin en parlant de goûts, mais alors si ce n’était qu’une question de goûts – littéraires pour le coup – la question serait vite répondue, dès lors je ne parlerai que d’œuvres qui me correspondraient et correspondraient à mes vues et mes goûts.

Pourtant, c’est loin d’être le cas. Nombre d’œuvres que j’ai pu évoquer ne recoupent en rien la manière dont je conçois l’écriture, et parfois même certains aspects de textes au sujet desquels j’écris me gênent. Je prendrai pour exemple -puisqu’il en faut – le dernier roman de Mustapha Benfodil intitulé Alger journal intense (Macula) en France et Body Writing (Barzakh) en Algérie(dont je parle ici) ; le traitement de la décennie noire y est plus que douteux, pas une ligne sur la guerre menée par l’état algérien contre le peuple. De la manière dont un état a suscité une guerre et pour qu’une oligarchie (pas si nouvelle) s’installe. Je pourrais également citer le recueil d’Antoine Hummel dont j’ai traité récemment, où l’évocation du confinement est centrée sur la classe bourgeoise, un confinement à la pépère...etc. Pour autant ces deux livres (et d’autres que j’ai pu traiter) malgré des désaccords, se tiennent dans et par l’écriture, on y trouve une singularité pour ne pas dire spécificité qui fait littérature de mon point de vue.)

Cette parenthèse – trop courte et qu’il faudrait développer – (re)fermée j’en (re)viens au choix du programme de ces œuvres pour la nouvelle série de vidéo que j’inaugure demain, ainsi me suis-je retrouvé à compiler, selon les critères énoncés plus haut, les écrivain·es, les œuvres...etc. Et c’est là que surgit le nom de Nabile Farès aujourd’hui trop méconnu. Quand on évoque la littérature algérienne, surgiront immanquablement les noms de Kateb Yacine ou (dans une moindre mesure) Mohammed Dib... trop rarement (voire jamais) Nabile Farès. Me rappelle encore de mes cours de littérature (à la fac’ d’Oran notamment), je n’y ai jamais étudié Nabile Farès, sur les rayons des librairies pas de Farès. La dernière occurrence que j’ai pu rencontrer remonte au Trauma colonial (La découverte) de Karima Lazali (excellent livre au demeurant !) ; sinon rien. Et pourquoi pas une vidéo à son sujet ?

Écumant les articles, je retrouve encore et toujours ces adjectifs à son encontre, « hermétique », « difficile » ; mêmes propos que l’on retrouve à l’encontre de Yamina Mechakra comme s’il n’était pas permis à ces écrivain·es algérien·nes*** d’écrire (au sens fort du terme) qu’il leur fallait être accessible et lisible, que ces écrivain·es n’aient voix qu’au chapitre thématique, les œuvres sont des thèmes, la guerre d’Algérie ou la fameuse "quête d’identité". Que leurs œuvres doivent être comprises et cernées (et là il faudrait jouer avec la polysémie du terme) à l’instant !

(1) me permettant certaines fois des infractions pour évoquer des écrivain·es méconnu·es ou pas comme iels devraient l’être.
* on pourrait parler aussi de « races » en tant que construction sociale, de justement sortir de la catégorisation et ou de la représentation écrivain = mâle/blanc
** livres mais également des sites pourquoi pas ? Histoire de renouer avec un site que j’avais créé il y a de ça quelques années, abandonné depuis, Littéweb.
*** j’ignore si ce propos peut être appliqué à d’autres pays.

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