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Écrire sur le fil

mercredi 7 octobre 2020, par Ahmed Slama

L’écriture – ou quel que soit le nom de l’activité que je mène, tente de mener – c’est truffé d’embûches et de traquenards ; jeu de funambule, pas regarder en bas, surtout pas scruter en bas, buste droit et regard droit devant, avancer, un pas après l’autre, continuer d’empiler les lectures, les écritures, faire son chemin sur ce fil sans y jeter ne serait-ce qu’un coup d’œil, même rapide et discret, parce que c’est le gouffre, en bas, qui s’étalerait, avalerait la vue et tout ce qui va avec. S’estomperait alors le fil ténu sur lequel je (me) tiens. Un pas après l’autre, faire son chemin, avancer comme on peut, dans la mesure de sa vitesse ou la vitesse de sa mesure.

Activité que tout peut briser, un rien suffit. Tout tient à l’habitude, par la routine établie ; non, à y réfléchir c’est plutôt une histoire de routinisation que de routine, l’action de faire que son activité prenne un tour routinier, dit comme ça, oui forcément, ça fait pas glamour, on aime parler d’errance, d’improvisation, d’innovation, pourtant il en faut une base, et de stable, de mécanique pour ensuite aller vers autre chose ; un ailleurs.

Encore faut-il la maintenir cette routine, ce processus constant de routinisation ; mouvement redondant. J’en ai pourtant des handicaps, pas vraiment taillé pour la constance, ; sensibilité exacerbée. Tout m’affecte. Changement de température ou mauvaise nuit ou resurgissement d’un souvenir pas glorieux, de l’une de ces nuits passées au-dehors ou encore de ces jours sans-papiers, ça va vite, on a vite fait de se retrouver devant l’écran avec la volonté de tout anesthésier, soi et son activité, juste enchaîner tout ce qui serait susceptible de tout atrophier.

On fait quoi alors ?
Écrire.
« Écrire toute sa vie, ça apprend à écrire. Ça ne sauve de rien. » Duras 

Je l’ai vu passer pas mal de fois. Faudrait que j’aille chercher le texte en entier, pourquoi pas, les à-côtés d’une citation devenue populaire, importent plus que la citation elle-même. Mais on va se concentrer d’abord sur ce qu’on pourrait qualifier d’aphorisme : il fait sens en soi, et c’est bien pour ça qu’il se (re)trouve cité et partagé. Je l’ai (tout) récemment croisé sur twitter, y a comme ça des phrases qui vont à l’encontre de toute votre existence. De la mienne moi qui écris, pratique cette écriture sans institution ou avec le moins d’institutions possible derrière soi, sans institutions qui la soutienne, écrire sans chercher ni résidence, ni animation d’atelier, ni reconnaissance, ni jeu de la valeur* ; écrire pour écrire. Écrire sans même la perspective d’une quelconque essence de l’art ou de l’écriture, écrire dans une conception toute sociologique de la littérature.

Écrire pour... écrire, écrire pour se sauver, oui, je m’y suis accroché à mes claviers successifs, y a 7 ou 8 ans déjà, sans-papiers, errant une peu partout en France, m’y suis agrippé aux pages successives sur tous les bancs et les parcs publics quand pas d’abris à Paris. Et sans m’appesantir sur mon expérience personnelle, la phrase de Duras recoupe cette mythologie d’une distinction entre la vie et les mots** ; écrire, manier les mots, c’est créer sa langue à soi, une langue, un espace langagier auquel on s’accroche soi, auquel pourraient s’accrocher d’autres, comme j’ai pu m’accrocher moi à ces écritures celles de Frantz Fanon, Edward Saïd, Nathalie Sarraute ou Mathieu Riboulet, s’appuyer sur le leur pour s’en créer un à soi, pourquoi pas ? écrire c’est venir disputer le pouvoir au cœur même du pouvoir ; la langue.

Quelques jours plus tard, préparant une vidéo prochaine concernant le travail de la viande*** de Liliane Giraudon, lisant sa lettre à Reverdy voici encore la même citation :

« Longtemps j’ai partage l’avis de Marguerite Duras qui déclarait que l’acte d’écrire ne sauve de rien, n’apprend rien si ce n’est à écrire… Aujourd’hui, où j’ai atteint l’âge où vous [Reverdy] êtes mort, je peux, vous citant, faire mienne la formule : « Écrire m’a sauvée. A sauvé mon âme. Je ne peux pas m’imaginer ce qu’eût été ma vie si je n’avais pas écrit. J’ai écrit comme on s’accroche à une bouée. »

* Il ne s’agit bien évidemment aucunement d’incriminer celles et ceux qui animent ateliers d’écriture ou recourent aux résidences...etc. Chacun·e sa manière.
** Pas simplement la vie et les mots de celles et ceux qui, avec ou sans reconnaissance des institutions, ont fait des mots leur vie : ce qu’on appelle plus communément écrivain·es ou poétes·ses.
*** sans majuscule

Messages

  • Bonjour,
    c’est intéressant. Hélas l’écriture étouffe, trop acculée par l’événement.
    Tout le texte - le questionnement, l’errance, le style même - me rappelle les livres de Jack-Alain Léger, de Paul Smaïl, ou d’Hervé Guibert.

  • Je vous remercie pour ce commentaire ! concernant vos remarques j’en prends note et je tenterai d’en tenir compte pour les billets à venir, en sachant que ce "journal" la partie quotidien du moins obéit à une contrainte, c’est du premier jet, à chaque fois, avec juste une relecture pour corriger les coquilles !

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