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Biographie de lecteur (1) : dépoussiérer les phrases...

lundi 14 septembre 2020, par Ahmed Slama

… des retours comme ça, sur ce qu’on a lu, pensé, la manière dont on a conçu, je concevais mes activités, lecture et écriture ayant toujours été là – sans tomber dans le cliché éculé réservé à une certaine presse ; celui de l’écrivain·e qui consacrerait son existence à « l’écriture », « la littérature » ou que sais-je encore – ; ça a pu commencer, je crois, par ce père – nom de code l’empaillé – collectionneur non pas de livres, mais de couvertures qu’il exposait au séjour, ça faisait décor petit-bourgeois, en écrivant ça, là sur le tas ; on pourrait presque parler de bookporn rapport à mon père, le livre comme objet de décor, livre et littérature relevant du régime de la monstration, ce qui n’est en soi pas nouveau.

… côté maternel ‘y avait aussi cette fascination, non pas pour les livres, mais les écrivains, biographies et anecdotes, elle qui ne cessait de conter et de raconter la mort (toute mythologique) de l’immense الجاحظ El Jahiz (776 – 867) – on dit qu’il a été écrasé par la chute des livres de sa bibliothèque, peut-être était-ce un vœu ? À force de la relater cette anecdote, peut-être se serait-elle réalisée pour le mari qui passait ses nuits à cloper, pile en-dessous de la bibliothèque ? En tout cas, côté maternel il y était cet envoûtement pour les écrivains (et sans point médian ! ) en particulier égyptiens : طه حسين Taha Hussein ou توفيق الحكيم Tawfiq Al-Hakim. Elle m’avouera, des années plus tard, n’en avoir jamais lu aucun, seulement des extraits dans un quelconque reader’s digest.

Né·es aux alentours du déclenchement de la guerre d’indépendance – 1954 – ma mère l’année même, mon père 4 ans auparavant. Tous deux issus de familles peu pourvues en capital culturel ; milieux paysans, le père de l’une disparu lors de la guerre, le père de l’autre devenu chauffeur de taxi. Arrivé·es à Oran – la grande ville – au même moment. Elle a échoué à poursuivre ses études, est devenue instit’, lui s’est embourbé dans un emploi de… que faisait-il exactement ? je n’ai jamais compris, tout ce que je savais – sais encore – c’est qu’il travaillait pour l’entreprise publique de transport de voyageurs de l’ouest T.V.O ; sinon ? rien. Tous deux fonctionnaires donc, tous deux s’étant totalement assimilés au mythe, la mythologie construite par Boumédiene, nationaliste, bien sûr, ce capitalisme d’état, dictature qu’ils refusaient de désigner comme tel. Même quand, pour quelques caricatures, la vie de l’oncle avait été mise en péril par ce pouvoir. C’était peut-être un peu ça, ce refus d’aller au fond des choses, de les explorer, de toujours s’adapter, une rapide analyse onomastique de « la famille » qu’iels ont fondé renseigne pas mal là-dessus, le premier enfant : رفيق Rafik (qui veut dire camarade ; on y est en plein dans la propagande Boumédienniste) ; la deuxième أحلام Ahlam (les rêves, ce rêve que beaucoup d’algérien·nes ont fait, une certaine liberté) et moi, en queue de comète de la guerre civile algérienne : أحمد Ahmed un des prénoms du prophète, comme pour s’adapter, donner le ton (temps ?) et le change aux heurts de l’époque. Le tout mâtiné d’un idéal, idéal culturel, intellectuel jamais atteint, mais qui restait, persistait dans les discours.

… seulement, enfant, on prend au pied de la lettre ces choses, là où ce n’était que discours et positionnements de façade, là où le téléviseur tournait sans relâche, et que les livres restaient (re)fermés, qu’ils s’imbibaient de la poussière du séjour, que ma mère se contentait de passer à leur surface un plumeau nonchalant, moi, ces histoires de livres et d’écrivains, je les ai pris au sérieux, dépoussiérais, au fil de mes lectures, les phrases des livres intouchés. On est touché, on y a mordu. Donc forcément quand l’illusion et les positions (de l’une comme de l’autre) tombent, on y est déjà, en plein dedans, on y a même pris goût à ces lectures, on continue de lire même quand les lumières et les bruits du téléviseur envahissent l’appartement,

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